Éco-anxiété : et si la crise était une transformation ?
L’éco-anxiété est le mal de notre millénaire. Nous vivons une époque où le mot crise est devenu omniprésent, voire invasif. Crise climatique, crise écologique, crise économique, crise politique, crise sociale… À force de l’entendre, nous finissons parfois par avoir le sentiment que tout vacille en même temps. Et face à cette accumulation de menaces, une question peut surgir :
Et si nous étions en train de vivre la fin du monde ?
Cette pensée peut nourrir ce que l’on appelle aujourd’hui l’éco-anxiété : la peur de l’avenir, la crainte de voir disparaître un environnement familier, le sentiment d’impuissance face à des phénomènes qui nous dépassent. Mais je voudrais proposer ici un changement de perspective.
Et si nous ne vivions pas nécessairement la fin du monde, mais la fin d’un monde ?
Cette nuance change profondément notre manière de regarder la crise.

idéograme chinois
La crise : un moment de bascule
Il existe une belle image, souvent associée à l’idéogramme chinois qui compose le mot crise, un premier symbole évoque le mot catastrophe associé à un deuxième symbole évoquant de nouvelles possibilités ou occasions. Pour être plus précis dans la traduction, ce symbole désigne le moment crucial, un point de bascule ou un moment où quelque chose commence à changer. Et c’est précisément cette idée que Jung a développé dans ses travaux sur la psychologie des profondeurs. Ce point de bascule Jung le nomme : l’énantiodromie ou la science des contraires. Il fait référence à ce moment précis dans le processus d’individuation où la personne opére une bascule. En effet, une crise personnelle vient nous chercher dans ce mouvement psychique de retourner sa façon d’aborder son existence. Pour Jung ce qui est valable pour l’individu l’est aussi pour le collectif.
Quand un ancien fonctionnement ne peut plus se maintenir comme avant
L’éco-anxiété révèle quelque chose de plus profond. Certes, la crise peut être douloureuse. Elle nous paraît déstabilisante. Elle peut même être catastrophique. Mais elle ouvre aussi une période dans laquelle quelque chose devient possible : un changement, une réorganisation, parfois une transformation profonde. La crise ne contient donc pas nécessairement une « opportunité » au sens positif du terme, façon méthode Coué où on cherche à se convaincre que tout ira bien. Elle contient plutôt une possibilité de transformation. Lorsque nous parlons de dérèglement climatique, d’effondrement écologique ou de disparition de la biodiversité, l’expression « fin du monde » vient facilement à l’esprit. Elle traduit une peur très profonde : celle de perdre le monde tel que nous le connaissons. Mais peut-être faut-il justement déplacer notre regard.
La fin d’un monde n’est pas la fin de tous les mondes possibles
Un monde peut prendre fin sans que toute possibilité d’avenir disparaisse. Ce qui peut arriver à son terme, c’est une certaine manière d’habiter le monde :
- Une croyance dans une croissance infinie.
- Une illusion de toute-puissance.
- La conviction que la technique nous permettra toujours de repousser les limites.
- L’idée que l’être humain peut se considérer comme séparé du reste du vivant.
Dans cette perspective, la crise écologique ne représente pas seulement une menace extérieure. Elle vient aussi nous confronter à une transformation de nos représentations. Et c’est ici que la pensée de Jung devient particulièrement intéressante.
Quand la crise collective rencontre la crise individuelle
Jung a vécu les deux guerres mondiales. Il a vu l’Europe traverser des bouleversements qui semblaient rendre impossibles les certitudes précédentes. La 1ère Guerre mondiale a profondément marqué sa réflexion sur la relation entre la psyché individuelle et les phénomènes collectifs. Elle a coïncidée au moment où il a rompu avec son mentor Freud, s’en ait suivi une grosse dépression. Dans ses textes ultérieurs consacrés à la « civilisation en transition », il analyse notamment les effets psychologiques de la Première Guerre mondiale et, plus tard, les phénomènes psychiques collectifs liés à la montée du national-socialisme et à la Seconde Guerre mondiale. Pour Jung, la crise collective ne peut pas être totalement séparée de la crise de l’individu. Il observe notamment comment les bouleversements historiques peuvent réactiver des forces inconscientes, des peurs, des projections et des phénomènes de masse. Il insiste aussi sur la nécessité pour l’individu de développer une conscience de sa propre vie psychique afin de ne pas être entièrement emporté par les mouvements collectifs. Dans sa réflexion sur les crises collectives, il insiste également sur le rôle de la transformation individuelle face aux forces qui traversent les groupes et les sociétés. C’est une idée qui je trouve entre particulièrement en résonnance avec notre monde actuel.
Le lien entre monde extérieur et notre monde intérieur
Une crise collective peut réveiller une crise personnelle. Et parfois, la crise personnelle nous oblige à changer. La crise nous conduit en réalité à changer de vie. Nous connaissons tous ces moments où quelque chose ne peut plus continuer comme avant :
- Une séparation.
- Un deuil.
- Une maladie.
- Un burn-out.
- Un accident.
- Une perte d’emploi.
- Un échec.
Sur le moment, nous pouvons avoir l’impression que notre monde s’écroule. Pourtant, après coup, il arrive que nous comprenions que ce qui s’est effondré était aussi une manière de vivre devenue impossible. La crise nous oblige alors à nous poser ce genre de questions :
- Qu’est-ce que je veux vraiment ?
- Qu’est-ce qui n’a plus de sens pour moi ?
- Qu’est-ce que je dois laisser derrière moi ?
- Quelle vie ai-je désormais envie de construire ?
C’est en ce sens que la crise peut devenir transformatrice. Non pas parce que la souffrance serait souhaitable. Mais parce qu’elle peut rendre impossible le maintien d’un ancien équilibre devenu obsolète.
L’éco-anxiété : quand la crise du monde fait écho à une crise intérieure
La crise écologique peut produire quelque chose de comparable. Nous sommes confrontés à une réalité qui dépasse largement notre capacité individuelle d’action. Nous savons que nous ne pouvons pas, seuls, résoudre le changement climatique ou enrayer l’érosion de la biodiversité. Cette disproportion entre l’ampleur du problème et notre pouvoir d’agir peut provoquer un sentiment d’impuissance. L’éco-anxiété n’est donc pas simplement la peur d’un événement futur. Elle exprime la souffrance de ne plus pouvoir croire au monde que nous avions imaginé. Et c’est peut-être pour cette raison qu’elle touche si profondément notre rapport au futur :
- Que deviendra notre monde ?
- Que deviendront nos enfants ?
- Quel avenir est encore possible ?
Ces questions ne peuvent pas recevoir de réponses certaines. Mais peut-être pouvons-nous apprendre à les vivre autrement.
Entre le déni et la catastrophe
Face à une réalité anxiogène, on voit régulièrement apparâitre dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les concersations de couloirs, deux réactions opposées :
Le déni :
« Tout cela n’est pas si grave. »
- Et le catastrophisme :
« Il est trop tard. Tout est perdu. »
Le premier refuse de voir. Le second ne voit plus que la fin. Entre les deux existe une troisième possibilité : la prise de conscience ou la clarté de l’esprit. Cela requière de regarder ce qui est réellement en train de se passer, sans prétendre connaître exactement ce qui arrivera. Et ainsi, c’est accepter de voir ce qui dépend vraiment de nous afin de lâcher-prise sur ce qui nous échappe, car nous n’avons pas de réel pouvoir sur ça. Ce faisant, on en vient à accueillir notre vulnérabilité, sans renoncer pour autant à notre capacité d’agir. C’est une position difficile, parce qu’elle ne nous offre aucune garantie. Mais elle est pourtant psychiquement plus féconde.
L’Apocalypse : non pas seulement la fin, mais le dévoilement
Le mot Apocalypse d’ailleurs est souvent employé au fil de l’Histoire, dans des pérodes de catastrophe teintées de fin du monde. C’est un archétype qui remonte aux récits Bibliques et qui a fortement marqué l’inconscient collectif. Or, son étymologie grecque, apokalypsis, renvoie d’abord à l’idée de révélation, de dévoilement. Malheureusement, au fil du temps, dans l’usage courant, n’est restée que cette peur archaïque de catastrophe comparable à la fin du monde. C’est ce que l’on retrouve dans tous les mythes d’escatologie : Noé et le déluge, l’effondrement de la de Tour de Babel, la Maison Dieu dans le Tarot et j’en passe. Du point de vue de l’archétype, l’Apocalypse manifeste ce moment où quelque chose est révélé. Si on se saisit du symbole, la crise écologique nous révèle notre dépendance au vivant. Elle révèle nos limites. Elle révèle les conséquences de nos modes de vie. Elle révèle aussi notre difficulté à renoncer à l’idée que nous pouvons tout maîtriser. La question n’est alors plus seulement :
« Le monde va-t-il finir ? »
Mais :
« Qu’est-ce que cette crise m’oblige enfin à voir ? »
C’est là précisément que le renversement devient intéressant. La fin d’un monde peut être terrifiante. Mais elle peut aussi signifier que certaines représentations ne peuvent plus continuer à organiser notre existence. La transformation psychique implique souvent de rencontrer ce qui était jusque-là inconscient ou refoulé, et de remettre en question une conscience devenue trop unilatérale ou manichéenne.
L’éco-anxiété comme symptome d’une transformation à opérer
Cela ne signifie pas que nous pouvons « transformer le monde » uniquement en nous transformant nous-mêmes. Ce serait faire un raccourci ou abonder dans ces courants de développement personnel qui prônent à l’excès la pensée positive. De par ma pratique depuis 17 ans à rececoir des gens dans mon cabinet, à explorer avec eux leur incosncicient et les épercursions sur leur vie extérieure, j’ai vu que le changement collectif et le changement individuel sont liés. Une société est aussi constituée d’individus. Et lorsque notre manière de penser, de consommer, de travailler, de transmettre ou de nous représenter notre place dans le vivant évolue, quelque chose change aussi dans le collectif. Dans mon travail de psychanalyste, je rencontre souvent des personnes qui arrivent en analyse lorsqu’un ancien schéma de vie n’est plus tenable.
L’éco-anxiété en tant que déclencheur
Beaucoup de patients sont choqués, bouleversés, inquiets, stressés, désepérés, déprimés par les événements de cet été. 5 canicules, des méga-feux dans toute la France, près de 220 000 personnes obligées d’évacuer. Or, face à cette panique on serait tenté de chercher une réponse immédiate : Comment retrouver ma vie d’avant ? Cependant le travail analytique conduit ailleurs. Il ne s’agit pas nécessairement de retrouver l’ancien monde. Il s’agit de comprendre pourquoi il n’est plus possible de vivre comme avant. Et souvent, derrière la crise se trouve une invitation à changer de vie, à renoncer à une vieille personnalité, à faire un choix longtemps repoussé, à écouter une part de soi qui n’avait jamais vraiment eu de place. Je crois que nous pouvons appliquer cette réflexion à notre rapport à la crise écologique.
Se poser les bonnes questions
Nous ne pouvons pas savoir quelle sera l’issue de cette crise collective. Mais nous pouvons nous demander :
- Qu’est-ce qu’elle change déjà en nous ?
- Qu’est-ce qu’elle remet en question ?
- Quel rapport au monde sommes-nous en train de quitter ?
Et surtout :
- Quel rapport au monde voulons-nous construire ?
Retrouver l’espoir sans nier la réalité
L’espoir ne consiste pas nécessairement à penser que tout va s’arranger. Il peut être beaucoup plus humble. Il s’agit de continuer à agir malgré que nous ne connaissions pas le résultat. Ceci implique de continuer à transmettre alors que nous ne maîtrisons pas l’avenir. C’est accepter de ne pas savoir. Cela requière de reconnaître que nous ne pouvons pas tout contrôler, sans pour autant renoncer à ce qui dépend de nous. Peut-être que la véritable transformation commence précisément là. Lorsque nous cessons de demander : « Comment retrouver le monde d’avant ? » pour commencer à demander « Quel monde sommes-nous maintenant appelés à construire ? ». La crise nous fait peur parce qu’elle menace nos repères. Mais elle peut aussi devenir un point de bascule. Non pas parce que la catastrophe serait une chance, mais parce qu’une fois qu’un ancien monde ne peut plus continuer comme avant, nous sommes contraints de regarder autrement. Et parfois, c’est précisément ce changement de regard qui rend possible une transformation.
L’époque que nous vivons n’est sans doute pas la fin du monde.
C’est peut-être la fin d’un monde.



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